L' EPOPEE D'UNE TRIBU - SUITE 1

Ghadames la perle du Sahra

 

L'EPOPEE D'UNE TRIBU


LES J'RAMNA ( Page 2 )

... En janvier 1888, des migrants étaient arrivés au Fezzan, chez les Ouled Boucif.Jusque là les autorités françaises avaient pu suivre grosso modo les déplacements de la Tribu. A partir de ce moment, un rideau tombe sur ses agissements.Seule la tradition orale nous fournit quelques vagues précisions. Et il convient de l'accueillir avec réserve. Selon elle, en effet, les Touaregs auraient, au début, reçuavec cordialité les J’ramna, mais peu à peu, les choses vont se gâter : "A leur arrivée, ils s'entendent très bien avec eux, mais rapidement ceux-ci (les Touaregs)deviennent exigeants et prennent l'habitude de se servir de leurs chameaux comme s'ils leurs avaient appartenu". A certaines fêtes, racontent les J’ramna, les Touaregs leur enlevaient leurs animaux les plus gras sans jamais parler de les payer Aussi, les J’ramna cherchent-ils à s'éloigner de ces protecteurs trop avides et finissent par se fixer dans la région de l'Oued Tarât, en bordure du Fezzan. Là ils prennent l'habitude de se ravitailler à Ghat ou dans les Oasis tripolitaines et,cédant aux avances des autorités turques, ils finissent par s'établir dans cetteprovince.

La tradition J’ramna évoque avec émotion cette époque bénie : "Les J’ramna", écrit de Bruce, "parlent toujours avec plaisir des heureuses années qu'ils passèrent sous l'autorité toute nominale du Sultan de Constantinople. Ils vivaient alors à leur guise, sans contrainte aucune, sans impôts, sans caïd . . . Les J’ramna allaient acheter à Ghadamès quelques articles manufacturés venant d'Europe et recevaient du Soudan, par caravanes, les nègres, la poudre d'or et les étoffes dont ils pouvaient avoir besoin .Les documents dont nous disposons pour la période postérieure nous laissent assez sceptiques sur l'indépendance réelle des J’ramna.

Il est également étonnant qu'à leur arrivée parmi eux, les Touaregs n'aient pas été tentés de monnayer la protection accordée. Nous pensons qu'ils affectèrent implicitement aux j’ramna le statut de tribu vassale, mais libre, ce qui expliquerait les prélèvements désinvoltes opérés sur son cheptel. Et la preuve en serait qu'on les voit par la suite continuellement marcher aux côtés des Touaregs Imanghassaten, et ce jusqu'à leur retour en territoire algérien. .Les Imanghassaten constituaient un des trois clans nobles des Ajjer. C'était à eux qu'appartenaient, par tradition, les pâturages de l'Oued Tarât où nous voyons les j’ramna s'installer avant de passer en Tripolitaine .Il est donc probable que l'alliance qui semble avoir été la leur, comportait une certaine subordination de la part des J’ramna. L'attitude de ces derniers, lors de la séparation de 1926, apporte encore de l'eau à notre moulin, comme nous le verrons plus loin.

De toutes façons, les motifs d'entente étaient nombreux. D'abord ces Imanghassaten étaient fortement arabisés. On les disait d'ailleurs descendants des Megarha, arabes de l'Oued Chiatti, au Fezzan . Ensuite, ils apparaissaient comme les plus hostiles à la France de tous les Ajjer  .On leur attribuait avec raison le massacre des R.P. Richard, Morat et Pouplard, à quelques kilomètres de Ghadamès en 1882. En 1924, plutôt que de se soumettre aux autorités de Fort Flatters, une partie d'entr'eux fera soumission aux Italiens de Ghadamès.

Pendant près de vingt ans J’ramna et Imanghassaten allaient partager la bonne comme la mauvaise fortune, au Fezzan et le long des confins algérotripolitains.Néanmoins les J’ramna n'appararaissent pas dans les archives de la décennie 1887-1897, alors qu'elles signalent, lors des rezzou et contre rezzou, diverses tribus fezzanaises, sans parler des fractions touarègues sur lesquelles nous sommes désormais bien renseignés. Faut-il penser que les J’ramna, encore inquiets, préfèrent se tenir loin des zones soumises et commercer entre Mourzouk et le Soudan. Ou bien les services français ne les ont-ils pas encore identifiés ?

Ce n'est semble-t-il qu'à partir de 1 895/6 que la tribu glisse vers la Hamada el homra et la frontière algéro-fezzanaise. Peut-être font-ils partie du rezzou qui, à la fin 1895, enlève 800 chameaux à une fraction Ifoghas allant faire soumission aux autorités d'Ouargla.C'est à cette remontée vers nos postes que l'on doit de retrouver dans les archives le nom des J’ramna après une éclipse* de près de 10 ans : En mai 1897, ils font partie d'un rezzou au sud de Berresof, sur des tribus  tunisiennes soumises Désormais nos services les suivront à la trace.

En juillet de la même année, la tribu est signalée aux environs de Derdj avec les Imanghassaten et 12 tentes de dissidents Chambaa  (37.) En février, des J’ramna enlèvent des troupeaux au sud de Ouargla. Craignant l'incident, les autorités turques tentent de les intercepter, tandis qu'un goum français en profite pour faire une incursion au Fezzan En 1898, un groupe d'Imanghassaten et de J’ramna assassinent deux Chambaa d'El Oued qui s'étaient infiltrés près de Derdj. Ce meurtre provoquera le grand rezzou de 1900 où les Chambaa enlèveront, sur la Hamada el Homra, les troupeaux des J’ramna et Imanghassaten. La perte dut être particulièrement lourde car le Cheikh des j’ramna maudit à cette occasion les Chambaa d'El Oued et abandonna la confrérie religieuse des Qadrya, à laquelle ces derniers étaient également affiliés, par représailles Ce rezzou était d'ailleurs, en quelque sorte un rezzou officiel. Il avait été autorisé par les autorités françaises. En effet, les exactions des tribus des confins s'intégraient peu à peu dans des querelles nationales et entraînaient immanquablement des conséquences diplomatiques.

La convention franco-anglaise du 21 mars 1899, avait laissé le Sahara Oriental à la France, tout en confirmant les droits de la Turquie sur la Tripolitaine et son hinterland. Mais qu'était cet hinterland ? Pour les tribus jusque-là indépendantes, cela signifiait que leurs zones de sécurité allaient se rétrécir comme peau de chagrin. La prise d'In Salah, le 31 décembre 1899 avait matérialisé la menace. Les Hoggar avaient été particulièrement touchés car ils se ravitaillaient en dattes au Tidikelt. Mais pour tous c'était la crainte d'avoir à rendre des comptes pour les meurtres d'Européens restés impunis au cours des dernières années : Mission Flatters, Pères Blancs et plus récemment Marquis de Mores.Aussi, un grand rassemblement réunissant Hoggar et Ajjer, se tint-il en 1901 entre Tarât et Ghat, pour décider de la conduite à venir. Les J’ramna participent à ce conseil de guerre, ce qui prouverait, s'il en était besoin, leur intégration à la Société Targuie .

A cette occasion, la lutte à mort est décidée et un appel lancé au Pacha de Tripoli. Pour la Turquie, l'hinterland de la Tripolitaine s'étend en effet sur le pays Ajjer et le Hoggar méridional qui assure la liaison avec l'Air et le Soudan et le fructueux commerce transsaharien dont Ghadames est la plaque tournante. On pouvait donc penser qu'elle s'opposerait aux ambitions françaises.Malheureusement, le combat imprévu de Tit (7 mai 1902) entraîne la défection des Hoggar. Les Ajjer n'ont plus qu'à se réfugier en Tripolitaine. 

37. Derdj est une oasis fezzanaise à l'est de Ghadames.

 

Les J’ramna et les Imanghassaten campent alors au sud de Mourzouk. Mais ce sont des voisins incommodes et devant l'hostilité des Fezzanais, ils doivent regagner leurs anciens terrains de parcours de Derjd et de la Hamada el Homra. Puis se trouvant sans doute trop près des Chambaa d'ElOued, ils remontent chez les Ouled Zentan, dans le Djebel Tripolitain. L'administration turque, pour soutenir ses prétentions, se trouve désormais dans l'obligation de les défendre. Alors qu'autrefois un rezzou n'entraînait qu'un contre rezzou, la même opération déchaîne maintenant une pluie de notes diplomatiques. Dans un aide mémoire destiné à fournir les éléments de réponse au Ministre des Affaires Etrangères, le Général Monnot, commandant la Division de Constantine énumère les différents groupes de dissidents réfugiés sous le pavillon Ottoman, qui sont à l'origine de la plupart des incidents. Et ne soyons pas étonnés s'il cite en premier lieu les J’ramna : "1) Les J’ramna de Geryville, meurtriers du Lieutenant Weinbrenner qui se sont enfuis du Territoire algérien après l'insurrection de Bou Amama. Bien que peu nombreux et par suite peu redoutables, ils ne nous en témoignent pas moins leur haine chaque fois qu'ils le peuvent. Leur dernier exploit a été l'assassinat en juillet 1900, à une journée de Ghadamès, du nommé El Hadj Mohammed Bekkar ben bou Khechime, des Achèches, qu'ils savaient être un des émissaires que nous chargions de recueillir des renseignements sur l'affaire de Mores".

Dans le même aide-mémoire, le Général Monnot rappelait que les Iman ghassaten n'avaient aucun droit à se prétendre sujets du Sultan puisque leur territoire traditionnel relevait de la zone d'influence française.Cette argumentation était reprise par le Gouverneur Général Jonnart, qui,après avoir énuméré les crimes et exactions reprochés successivement aux J’ramna, Chambaa dissidents, Zoua dissidents et Touaregs des diverses confédérations, ajoutait : "Si la Turquie reconnaissait à ces divers malfaiteurs, la qualité de sujets ottomans nous serions en droit de lui présenter une note diplomatique au sujet de leurs agressions continues". Un état mentionnant six rezzou effectués par les intéressés, d'octobre 1901 à janvier 1904, était joint à la note. Il était visible que les autorités algériennes durcissaient leur position.En mars 1905, J’ramna et Imanghassaten sont campés au Fezzan, vers Terbou, à l'est de Mourzouk. Mais l'éloignement ne les met pas à l'abri des forces françaises. Celles-ci, sous forme d'un contre rezzou Chambaa, pénètrent en Tripolitaine, puis au Fezzan, à la recherche des douars dissidents. Au retour, elles  échappent aux forces turques près d'Hassi Imoulay . Le Gouvernement français fera rendre les chameaux appartenant aux Fezzanais, mais repoussera les réclamations présentées par les Ottomans au nom des J’ramna et des Imanghassaten.

Au cours de ce rezzou, les Chambaa ont en effet capturé près d'El Hassy,entre Ghadamès et Mourzouk, une caravane J’ramna qui se rendait au Soudan.Pour comble de malchance, les Turcs, campés à Hassi Imoulay, ont pris, pendant un moment, les J’ramna qui tentaient de récupérer leur bien sur les Chambaa,pour les Chambaa eux-mêmes et ils leur ont blessé trois hommes, les fils du meurtrier du Lieutenant Weinbrenner.

L'anarchie croissante régnant en Tripolitaine ne plaisait pas cependant à tous.C'est ainsi qu'en mai 1908 une petite fraction Imanghassaten prenait contact avec les autorités françaises pour s'établir dans le Souf. Mais la chose n'eut pas de suite. Néanmoins, il semble que la leçon de 1905, montrant que les Chambaa pouvaient, avec l'accord des autorités françaises, pénétrer au

                                                                                                                                                                                                                                                      Ghadames

coeur du Fezzan,calma les ardeurs pillardes des J’ramna et des Imanghassaten. Les archives françaises ne signalent aucune incursion de leur part dans les années suivantes.

D'un autre côté, la vigueur des réactions turques tempérait les ardeurs des Chambaa.Alors qu'un modus vivendi semblait devoir s'établir, on annonçait le 9 octobre 1911, la déclaration de guerre de l'Italie à la Turquie et le début des opérations militaires en Tripolitaine. Aussitôt, la France occupait les points encore litigieux de la frontière, dont Djanet.En juillet 1912, les troupes italiennes reprenaient l'offensive, stoppée après la prise de Tripoli. Aussitôt, des J’ramna, campant le long de la Tunisie, faisaient des ouvertures au Résident Général de France pour que la tribu soit autorisée à franchir la frontière. Les chiffres donnés alors sont de 65 tentes, 400 chameaux et 300 chèvres . Tunis contacta Alger car les J’ramna, du fait de l'assassinat du Lieutenant Weinbrenner, posaient un problème. Finalement, après consultation de Géryville, on se mit d'accord sur une dyia (prix du sang) de 6 000 F. Moyennant quoi ils pouvaient réintégrer leur tribu d'origine, les Ouled Ziad . Les négociations se poursuivirent mais il fallut attendre mars 1914 pour que des contacts soient repris ; en juin on annonçait qu'un groupe de 195 individus et 4 négresses (sic), accompagné de 224 chameaux et de nombreux troupeaux, se mettait en marche vers la frontière  Il ne devait jamais l'atteindre du fait des dissentions régnant parmi les intéressés.Ces hésitations des J’ramna s'expliquent assez bien, en fonction des événements politiques du pays. Ayant lié leur sort à ces pillards invétérés qui constituent la fraction Imanghassaten, les J’ramna vivent au milieu de tribus hostiles et ne se sentent en sécurité qu'auprès des autorités turques.

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