THEODORE MONOD

 

                                                                                                 

THEODORE MONOD

 

  Théodore Monod est né à Rouen, en ce début du 20ème siècle, le 9 avril 1902, dans une famille de
  tradition   protestante, une famille de pasteurs, comme son père et son grand-père paternel :
  « J’ai d’ailleurs derrière moi, dira-t-il, cinq générations de pasteurs en ligne directe », une famille qui
  s’établit bientôt à Paris, en 1907, son père
  étant nommé à l’Oratoire du Louvre, mais surtout une famille à laquelle, de son propre aveu, il doit
  infiniment " Il faut le reconnaître, j’aurai été, tout au long d’une existence déjà plus qu’octogénaire, un
  privilégié ! Une famille aux fortes traditions spirituelles, un idéal moral exigeant peut-être, vécu non
  comme une contrainte mais plutôt comme une libre adhésion à de salutaires principes, des parents
  d’une grande culture et ne vivant que pour le double service de leur Dieu et de leurs frères, une hérédité
  saine, et qui, jointe à une simplification systématiquede la vie matérielle, n’aura pas nui à ma longévité 
»



 
Si sa famille lui a transmis un « idéal moral », la part personnelle de Théodore Monod est sans doute cette « simplification systématique de la vie matérielle » qui est bien le trait principal de son existence. A 18 ans, il notait déjà dans ses Carnets (publiés par son fils Cyrille) : « Je ne suis nullement ennemi du corps, mais j’ai le culte de la simplicité austère qui est aussi la sagesse et l’hygiène. »

            Qu’il me soit permis ici un souvenir personnel. J’ai rendu visite à Théodore Monod à son domicile de l’Ile Saint-Louis, un vaste appartement, très dépouillé, sobre, presque austère, au mobilier très simple et avec des bibliothèques dans toutes les pièces. Comme il perdait progressivement la vue, il avait en effet dispersé sa bibliothèque dans tout son appartement, consacrant chaque pièce à un domaine particulier, ce qui lui permettait de retrouver aisément un ouvrage.

            A Paris, Théodore Monod fréquentera l’Ecole alsacienne et le Jardin des Plantes, lieu de promenade familier, où le conduisait sa mère (la famille habitait rue Cardinal-Lemoine). Ceux qui connaissent l’ouvrage d’Isabelle Jarry, qui est une suite d’entretiens, ont lu des extraits du Livre de Théodore, compilation de ses « mots d’enfant » dont l’humour n’est pas absent et qui sont bien souvent prémonitoires. A cinq ans, il est convaincu qu’il mourra de vieillesse,  - on apprend qu’à 7 ans « il est toujours dans les papiers, les livres, les carnets », - à 10 ans, il commande le catalogue des articles de pêche du Bazar de l’Hôtel de Ville, - à 12 ans, enfin, il écrit à ses parents : « Je crois que le monde pourrait vivre sans tuer ni animal ni végétal… ». Sur ces années d’adolescent, on dispose d’extraits de ses Carnets. A 18 ans, comme il se doit, les opinions sont péremptoires : « Il y a plus de christianisme chez Jaurès que chez le pape », ou, à propos de Léon Daudet : « Quel type tout de même et quel dangereux individu», ou encore « Je comprends aujourd’hui qu’on ait envie de s’échapper du monde comme les moines », mais c’est aussi l’âge des premières réflexions sur l’existence : « Quel bonheur d’avoir un haut idéal moral et une forte passion scientifique vous évitant bien des tentations ou, plutôt, vous aidant à leur résister ! » ; « La vie n’est pas la joie. C’est la tension dans l’effort continu ; c’est le labeur physique et le surmenage intellectuel ; c’est l’austère accomplissement du quotidien devoir ».

Après le baccalauréat, Théodore Monod prépare une licence de Sciences naturelles ; il a la chance, comme il le dira lui-même « d’être recruté très rapidement au Muséum », en 1922 (à 20 ans), dans un laboratoire consacré à l’étude des pèches outre-mer. Une mission, de décembre 1922 à novembre 1923, le conduit en Mauritanie, à Port Etienne. Premier contact avec un pays auquel il restera fidèle toute sa vie. Il y connaîtra sa première expérience du désert, ayant choisi de rentrer en France par le Sénégal. Dès son retour à Paris, il identifie un nouvel ordre de crustacés, les Thermosbaenacés. En 1925, une nouvelle mission à Dakar lui fait découvrir l’Afrique noire. En passant au large de la Mauritanie, il ne cache pas sa nostalgie de la Mauritanie, « merveilleusement belle aux yeux de ceux qui l’aiment, parce que parée d’austérité, de simplicité, de dépouillement ». Pourtant son séjour africain va lui réserver bien des enseignements.

         Après ce séjour, Théodore se consacre à sa thèse qu’il soutient en 1926, à propos de minuscules crustacés qu’on rencontre dans la vase des estuaires : les Gnathiidae. L’année suivante est celle de la mission Augérias-Draper qui le conduit de Paris à Dakar, à travers l’Algérie, via Alger et Tamanrasset. Au cours de ce périple assez pénible, il a la joie de découvrir, « au Sahara soudanais », un squelette fossilisé, d’un « homme tombé, quelques milliers d’années auparavant dans un lac où il s’était noyé », et surtout il ramène une très riche moisson de flore saharienne et sahélienne.

De retour à Paris, il célèbre au mois de mars 1928 ses fiançailles avec Olga Pickova, une jeune juive d’origine tchèque. Puis c’est le service militaire qu’il appréhende, lui qui est pacifiste et antimilitariste. Pourtant il passera ses dix-huit mois comme saharien de 2e classe, dans la compagnie saharienne du Tidikelt-Hoggar. Il n’en saura pas moins profiter des circonstances pour continuer ses recherches scientifiques, en choisissant depuis In-Salah de gagner l’Ahnet, une région mal connue qu’il explorera à fond : « Mais j’ai réussi ! Je suis le premier Européen (et encore plus le premier géologue !) à avoir traversé la chaîne de l’Ahnet de part en part ! J’ai fait de très utiles observations. Enfin, je reprends courage et vois que je rentrerai pas les mains vides. Mais quelles immenses fatigues, ces marches dans les montagnes avec des (sic) véritables escalades ! » C’est aussi durant ces mois de service militaire qu’il devient un véritable méhariste : « J’avance rapidement d’ailleurs ; harnachage, campement, équitation, tout va de front et il le faut car le temps n’est plus où mon méhari tout scellé m’attendait devant ma porte. Il faut tout faire, apprendre mille détails, mille recettes, ne rien oublier : mon chameau et moi formons maintenant une unité, un microcosme qui doit se suffire… »

De retour en France, démobilisé, Théodore se marie avec Olga – qui sera sa compagne et sa collaboratrice pendant près de cinquante ans. De leur union naîtront trois enfants, Béatrice, le 13 juin 1931, Cyrille, en 1933 et Ambroise en 1938… Mais entrons à présent dans le monde de Théodore Monod avec l’épisode de la météorite de Chinguetti (1934).

 

 

Chinguetti

            A l’origine de ce qui deviendra un peu la quête des dernières années de la vie de Théodore Monod, le rapport d’un officier français en 1916, signalant une énorme météorite dans l’Adrar mauritanien. Les recherches ont commencé en 1924, sans succès, et c’est dix ans plus tard au tour de Théodore Monod de s’emparer de la question et de lancer une expédition. Malgré ses efforts, la météorite est introuvable… En 1987, il organisera une nouvelle expédition pour un résultat identique : « Nous avons beaucoup marché et nous n’avons rien trouvé ». L’année suivante, troisième tentative, avec cette fois, du matériel sophistiqué dont un GPS, mais, dira Monod, « nous sommes rentrés « rebredouilles », une fois de plus ! » A la fin de l’année 1988, Théodore Monod lance une dernière tentative, mais en reprenant son itinéraire de 1934, - tout concorde exactement avec les indications laissées par Ripert, mais « là, sur le terrain », il comprend qu’il peut abandonner la recherche de la météorite géante. Pourtant, il retournera sur les lieux encore en 1989, ce qui lui fera confirmer que « toute l’histoire n’a pour origine qu’une regrettable confusion entre un relief rocheux banal et une prétendue masse météoritique ».

 

Tanezrouft

 

  Le Tanezrouft, « pays de la peur et de la soif », est une région désertique, totalement inhabitée, du Sud
  Algérien vers la frontière du Mali. En 1935, elle est encore un blanc sur la carte, quand Théodore se lance
  à son assaut.
  On pense ici à un autre défi, relevé par Michel Vieuchange, en 1930, d’atteindre la ville de Smara ! 
  La traversée dure onze jours du 3 au 14 février 1936 : « Le reg s’étendait, horizontal et indéfini. Il n’y avait
  rien qui  pût accrocher le regard : nous naviguions à la boussole et nous manquions des repères les plus
  infimes pour faire notre visée », « Nous n’avons relevé que de très rares traces préhistoriques, ce qui
  prouve que le Tanezrouft fut toujours le… Tanezrouft et qu’il fut évité de tout temps par les hommes ».
  Après 400 kilomètres de marche, Ouallene est atteint et aussitôt, Théodore Monod reprend sa marche de
  retour vers Adrar, par une route plus au nord, plus « désespérée » encore : « Cette fois ce fut encore
  plus laborieux. Je ne rencontrai pas,en effet, les pâturages que j’espérais trouver dans la dernière
  partie du parcours. Ce fut une rude épreuve pour les bêtes et pour les hommes. »

 

Le dernier des naturalistes

 « Je n’ai aucune honte à me considérer naturaliste même si cela fait un peu XVIIIe siècle »

Comme on a dit de son ami et aîné Louis Massignon (mort en 1962) qu’il était le dernier des orientalistes, Théodore Monod est assurément le dernier des naturalistes. Lui-même en est bien conscient, selon les propos rapportés par Isabelle Jarry : « Théodore Monod se sait l’un des derniers naturalistes, « peut-être le dernier », dit-il, considérant qu’il ne sera plus possible de vivre comme il a vécu. L’exercice des sciences naturelles pris comme l’exploration systématique de notre planète et l’inventaire de ses richesses ne se fera plus à l’avenir dans les formes traditionnelles qu’ont connues tant d’illustres savants ». Une page s’est tournée avec la mort de Théodore Monod. Une page certes exceptionnelle, sa bibliographie, aimait-il rappeler, compte tout de même 1200 titres d’articles différents, tout en ajoutant qu’il aurait pu « sans doute mieux faire ». C’était en juillet 1999, au forum méhariste de Saint Poncy, dans le Cantal : « Ma devise, c'est un continent par existence. J'ai passé cette vie en Afrique où je me suis laissé tenté par beaucoup de choses. Au départ, j'étais zoologiste, mais en suivant les dunes, j'ai fini par récolter de tout : des fossiles, des plantes. Cela m'a conduit à devenir un peu botaniste, géologue, ethnologue, archéologue. » A la lecture des 104 pages de sa seule bibliographie scientifique, publiée, en 1995, par Nicole Vray , on ne sait finalement ce qui force le plus l’admiration, si c’est sa soif de découverte, sa rigueur scientifique, ou son érudition, sa connaissance « encyclopédique » de la nature. Je donnerai trois exemples personnels, qui vont de la Terre de Feu (les Nuages de Magellan) aux déserts asiatiques (Kara-Koum, Gobi) en passant par le Yémen.

            Vers la fin de sa vie, Louis Massignon s’est intéressé à une constellation du ciel austral que l’on connaît sous le nom de Nuages de Magellan – et qui joue le rôle équivalent pour lui de la fameuse météorite de Chinguetti pour Théodore Monod. La théorie de Louis Massignon était que les peuples fuégiens – qui ont disparu aujourd’hui – avaient été repoussés par vagues successives par des peuples venus du Nord, pour échapper à leur mise en esclavage, jusqu’à parvenir dans le cul-de-sac des canaux magellaniques d’où personne ne songeait plus à les expulser, puisque la vie y est infernale. Ces peuples avaient été guidés dans leur fuite vers le Sud par la constellation des Nuages de Magellan. Or, Louis Massignon avait demandé à Théodore Monod de vérifier cette théorie. Ce que ce dernier avait réalisé en 1962 dans une étude intitulée : « Le ciel austral et l’orientation » - qui est un feu d’artifice de références d’auteurs de tous les temps et de toutes nations et qui se termine sur une émouvante allusion aux derniers Addax du désert, eux aussi, peut-être « contraints d’émigrer, pour survivre, devant la pression, sans cesse croissante, de leur massacreurs ».

            Deuxième exemple : lorsque je suis allé le saluer avant de partir en poste au Yémen, il m’avait préparé un article de lui, consacré au qat sud-arabique, qu’il m’a dédicacé (17 décembre 1992).

             L’article était de circonstance, quand on sait l’importance que revêt la consommation de ce stupéfiant au Yémen. Il s’agissait certes de la recension d’un ouvrage allemand de 1978, mais Théodore Monod l’avait illustré d’une planche tirée d’une thèse de 1890 qui est « la meilleure figuration que je connaisse de l’espèce » et avait augmenté de pas moins de 25 références une bibliographie qui en compte 96.

             Dernièrement, enfin, on m’a offert un rare ouvrage de 1942 qui est l’édition française par Théodore Monod aux éditions Payot de La vie dans les déserts de deux professeurs soviétiques. Il s’agit cette fois d’une étude sur les déserts mésasiatiques, qui sont des « demi-déserts ». Théodore Monod signale dans son avant-propos que « les auteurs ont bien voulu l’autoriser à opérer un certain nombre d’additions ». Mais surtout l’intention de Théodore Monod était de favoriser par cette publication un meilleur partage des connaissances entre les chercheurs, et dans un esprit où l’on retrouve tout le meilleur de sa philosophie : « Quand il ne ferait que révéler aux Sahariens français l’étendue de l’effort russe aux déserts d’Asie Moyenne, ce volume n’aura pas été inutile et aura efficacement servi la cause de la science internationale et pacifique. »

            Mais, quand on pense qu’il était ichtyologiste, titulaire de la chaire des Pêches et productions coloniales d’origine animale, au Muséum d’Histoire Naturelle, ces quelques exemples – on pourrait en citer des dizaines d’autres – donnent la mesure de la curiosité exceptionnelle de Théodore Monod pour le monde créé. Une curiosité qu’il n’a cessé de manifester au cours de très nombreux voyages à travers le monde, dès 1922.

Le voyageur

             « J’ai toujours emporté dans mes campagnes le matériel nécessaire à la fois au géologue, au botaniste et au zoologiste »

             L’image d’un Théodore Monod, marcheur du désert, est fort répandue. C’est même cette image que le grand public aura retenu de lui. Il y a d’abord ce périple, inaugural en quelque sorte, qui le conduisit de Port-Etienne, en Mauritanie jusqu’à Dakar (1922-23). Il en a tiré deux livres, dont Maxence au désert, en souvenir d’un autre Mauritanien français, Ernest Psichari (cf. son Voyage du Centurion) et une relation plus scientifique. Mais ce Maxence au désert contient tout déjà de ce qui constitue la relation privilégiée de Théodore Monod avec le désert. C’est un très bel ouvrage, toujours disponible, publié en 1997 chez Actes Sud. On y rencontre le bonheur des haltes et de la cérémonie du thé, la fatigue terrible des fins de journées et toute l’énergie retrouvée après le sommeil nocturne, les plaisirs renouvelés de l’observation et la lassitude qui s’empare de l’esprit, durant les heures de marche. On y trouve aussi cette mélancolie si particulière de la fin du voyage : « Alors Maxence est triste : il sait que dans trois heures, il sera chez les hommes, il sait qu’il retourne au pays oublié de sa douleur, il sait que la vie du désert est finie pour lui et que, de longtemps peut-être, il ne retrouvera les âpres solitudes bénies. » 

            Il existe une photographie, vraisemblablement de 1935, qui donne une idée assez précise du voyageur Monod. On le voit pieds nus dans le sable, affublé d’une sorte de chéchia, d’un pantalon informe et d’une vareuse vaguement militaire. Il est penché sur sa « chambre claire » et opère un relevé. Dans tous ses voyages, spécialement dans le désert, Théodore Monod utilisait des outils, des appareils de mesure, qu’il avait conçu lui-même, par exemple, son « tape-cul » qui lui servait à conserver les plantes, son « boudin » pour recueillir des minéraux, toutes sortes de bocaux pour les insectes et autres animaux, et cette « chambre claire » dont il dira : « J’ai également utilisé pendant des années une chambre claire, appareil qui intéresse spécialement le géographe et le géologue. Une chambre claire est constituée d’un prisme fixé par une tige à une planchette, reposant elle-même sur un trépied. Avec ce prime on peut dessiner un détail de ce qu’on voit, une falaise, un rocher, une vue panoramique, etc. (…) La chambre claire est un très bel appareil »  

            Enfin, Théodore Monod est l’homme de quelques exploits en matière de « navigations hauturières ». Ainsi en 1953, il entreprend une traversée encore plus spectaculaire que celle qu’il a réalisée en 1934 dans le Tanezrouft : l’exploration de la Majâbat al-Koubrâ, vaste zone désertique entre Chinguetti et Tombouctou, - et surtout l’année suivante, il se lance dans une aventure sans précédent, un périple de quelque 900 kilomètres sans points d’eau de Ouadane dans l’Adrar (Mauritanie) à Araouan, au Mali et retour : Théodore Monod et ses deux goumiers auront parcouru 1800 kilomètres en sept semaines. Il montera encore bien d’autres expéditions de même nature, par exemple en 1959-60. Au sujet de ce qu’il faut bien tenir pour des exploits, Théodore Monod, fidèle à lui-même, disait : « On s’expose à quelques désagréments en allant au désert, mais parler de danger est exagéré. Il ne faut pas dramatiser. Les choses sont plus banales qu’on ne le pense ». Et à Sylvain Estibal qui lui faisait remarquer en 1997 que « parcourir huit cents kilomètres à pied et à chameau, sans point d’eau, ce n’est pas si banal », il répondait simplement : « Bien sûr, mais cela ne constitue pas véritablement un danger. C’est avant tout un effort physique et psychologique. Il faut tâcher de ne pas se démoraliser en route. »

L’IFAN (1938-1965)

             Lorsque Théodore Monod arrive à Dakar, le 14 juillet 1938, l’Institut Français d’Afrique Noire n’existe que sur le papier : « Il n’y avait pas de personnel, pas de budget, rien ». Il obtient cependant la collaboration d’un chercheur béninois, Alexandre Adanbé, et organise le travail. Sa famille le rejoint et puis il est mobilisé pendant un an, dans le Tibesti, plus exactement à Aozou, « le tout dernier poste au nord de l’Afrique Equatoriale Française, sur la frontière de Libye. » Comme on pouvait s’y attendre cette affectation fut surtout l’occasion pour Théodore Monod d ‘expéditions dans le désert : relevés de pistes, de points d’eau, découverte d’un important gisement d’amazonite, ascension d’un sommet du Tibesti, l’Emi Koussi, à 3415 mètres. Comme il souhaite explorer un volcan qui se trouve en territoire italien, il en demande l’autorisation « à l’ennemi ». Son message télégraphique est intercepté et les autorités militaires françaises l’expulsent… Retour à Dakar, donc, mais la route est longue du Tibesti à l’Atlantique et il en profite pour explorer un nouveau volcan, le Toussidé (3315 m) – cf. Flore et végétation du Tibesti.

           De retour à Dakar, tout est à recommencer, et Théodore Monod réactive ce qu’il a nommé ses « Centrifran » qui sont des antennes de l’IFAN dans les pays qui composent l’A.O.F. (Côte d’Ivoire, Guinée, Sénégal, etc.). Mais la reprise en main de l’IFAN s’effectue aussi dans le contexte de la France vaincue. Si Théodore Monod parvient progressivement à faire revivre l’IFAN, il s’engage aussi dans un combat plus personnel. « Nul n’ignorait que, personnellement, je n’étais pas particulièrement partisan du régime de l’Etat français de Vichy ». C’est le moins qu’on puisse dire et Théodore Monod n’hésite pas à refuser de prêter serment au maréchal Pétain à qui il écrit : « J’ai l’honneur de vous faire connaître que pour des motifs de conscience, je puis même dire des motifs d’ordre religieux et pourtant hautement sacrées, il ne m’est pas possible de prononcer en toute liberté d’esprit ce serment de fidélité au chef de l’Etat, démarche trop grave pour être accomplie sans en mesurer toute la portée, sans en peser la signification ». Mais surtout, tous les lundis, d’octobre 40 à octobre 41, il anime une émission pour Radio-Dakar. Ces chroniques hebdomadaires qui seront réunies plus tard en un volume, en partie censuré, en 1943 [4], ne manquent pas d’audace et de liberté de parole, lorsque sont abordés des thèmes d’actualité comme celui de la race : « Le mot « race » exprime un fait matériel, zoologique, et ne saurait être détourné de son seul sens véritable », « Quant au problème aryen, il ne concerne que l’histoire des langues aryennes, et n’existe pas pour l’anthropologiste… » Les émissions s’arrêtent en 1941 : « On m’a permis de dire ce que je voulais, jusqu’au jour où l’on m’a demandé quand même de changer quelques petites choses. »

Rapidement Théodore Monod devient le président de la France combattante au Sénégal, fonde, en 1943, les Forces Fraternitaires Françaises, « mouvement de résistance locale », diffuse clandestinement le célèbre Silence de la mer de Vercors, signe de nombreux articles dans la presse de la France combattante (par exemple Notre Combat) et reçoit finalement le Général de Gaulle à sa première visite en Afrique de l’Ouest en janvier 1944 : « Au nom de la fédération d’AOF de la France combattante, j’ai l’honneur de vous souhaiter la bien venue… » Mais l’année 1943 sera particulièrement douloureuse pour lui, son père mourant à Paris cette année-là et toute la famille de sa femme étant déportée. Il n’y aura aucun survivant, sauf une sœur d’Olga qui s’était réfugiée en Palestine en 1938.

 L’IFAN compte trois départements : Sciences naturelles, Sciences de l’homme et Géographie. C’est à ce département que reviendra la réalisation d’un Atlas international de l’Afrique de l’Ouest - « qui traitait aussi bien de la végétation que de la faune ou des populations, etc. ». Mais l’IFAN, ce sont aussi des centaines de publications scientifiques, un Bulletin, la création de deux musées à Gorée (Sénégal), le Musée de la Mer et le musée des Esclaves, ce sont enfin des dizaines de conférences réunissant tous les deux ou trois ans l’ensemble des chercheurs de l’Afrique occidentale.

 L’indépendance des Etats africains, à partir de 1960 ne remettra pas en cause l’IFAN, à ceci près qu’il devra changer de nom et de statut. L’IFAN sera finalement intégré à l’Université de Dakar et portera désormais le nom d’Institut Fondamental d’Afrique Noire. Il est à noter que Théodore Monod avait pensé un instant à l’adjectif « farfelu » pour remplacer le « français » d’origine.

            En 1963, Théodore Monod est élu à l’Académie des Sciences. Cette nomination le pousse à demander un successeur à la tête de l’IFAN. Ce sera Vincent Monteil qui était directeur du Département Islam depuis 1959. Vincent Monteil, disciple de Louis Massignon, et dernier survivant de cette époque, a raconté ses années à Dakar dans un ouvrage malheureusement épuisé, Soldat de fortune [5]. Théodore Monod quittera donc Dakar et d’une certaine manière l’Afrique en 1965, non sans quelque nostalgie, mais avec aussi une conviction qu’il gardera jusqu’à la fin de sa vie : « L’Occident c’est l’individualisme. L’Afrique c’est le groupe. Ces deux systèmes ne sont pas compatibles. L’un est hélas en train de détruire l’autre ».

Profondeurs marines

             Durant toutes ces années passées à la tête de l’I.F.A.N., Théodore Monod a accompli de nombreuses missions dont la plus étonnante reste sans doute d’avoir participé à la première plongée du bathyscaphe du professeur Auguste Piccard, le FNRS-2. Théodore Monod en a tiré un livre plein de drôlerie : Bathyfolages.  « En 1948, le bathyscaphe, parti d’Anvers, arrivait à Dakar dans les flancs d’un cargo belge, le Scaldis. On n’avait oublié qu’une chose : le tremper dans l’eau avant de procéder sur la côte d’Afrique à ses premiers essais de plongée ».  Il est exact que la première expédition ne remplit pas tous les espoirs : « plongées… 1 (une) / à (profondeurs en mètres)… 25 (vingt-cinq) / Poissons abyssaux vus… 0 (zéro) / Poissons abyssaux capturés… (idem) »

Mais Théodore tiendra sa revanche quelques années plus tard, en 1954. Cette fois la plongée atteindra 1400 mètres et sera l’occasion d’une vraie observation des fonds abyssaux.

 Une amitié : Louis Massignon

 « Je me découvrais dans une convergence sans cesse croissante, non certes avec le savant (je ne suis moi-même qu’un modeste zoologiste) mais avec l’infatigable défenseur de la justice et de la miséricorde »

             Un premier échange de correspondance en 1938 inaugurera une amitié de quelque 25 ans avec un personnage assez étonnant, professeur au Collège de France et orientaliste respecté : Louis Massignon (1883-1962). Théodore Monod a témoigné de cette amitié à plusieurs reprises. Le nom de Massignon revient d’ailleurs fréquemment dans ses entretiens et il a évoqué longuement la figure de l’orientaliste en 1990, au Colloque de Cerisy-la-Salle. Il faut en retenir une admiration réelle pour un homme, son aîné de 20 ans, dont il dit : « [ Louis Massignon ] aura été l'héroïque champion des causes justes et impopulaires - vous excuserez le pléonasme -, l'ami de toutes les victimes de la violence, de tous les meurtris, de tous les spoliés. »

            Louis Massignon n’était pas seulement un savant, un scientifique passionné, un voyageur, mais aussi un homme de foi et un militant, tout comme Théodore Monod. Les deux hommes ne pouvaient manquer de se rencontrer et de s’apprécier, même s’ils différaient grandement quant à leur personnalité. Massignon était un homme torturé, et menait une vie d’ascète. Il avait retrouvé la foi catholique dans des circonstances tragiques en Irak, à l’âge de 25 ans. Il sera l’exécuteur testamentaire de Charles de Foucauld qui avait pensé à lui pour lui succéder à Tamanrasset. Il entrera à Jérusalem, en 1917, au côté de Lawrence d’Arabie. Il deviendra ami de Weizmann, le premier président de l’état d’Israël… Mais surtout, c’est à lui que l’on doit les premières avancées dans le domaine du dialogue islamo-chrétien, avancées qui, dans les années 30, ne manquaient pas d’audace. Il disait lui-même qu’il se trouvait « au terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Professeur au Collège de France, il aura comme disciples des hommes qui compteront dans la vie politique et intellectuelle de leurs pays, comme Taha Hussein en Égypte ou Ali Shariati en Iran. Dés avant sa retraite universitaire, il a mené de nombreux combats, « pour la Justice », le plus souvent « dos au mur » selon son expression. Disciple de Gandhi, il prônait la non-violence, la résistance pacifiste. Il visitait les prisons et, à partir de 1948, les camps de réfugiés palestiniens – il était farouchement anti-sioniste, mais à la manière d’un Martin Buber, par exemple. En 1954, il prendra fait et cause pour l’indépendance du Maroc, visitant Mohammed V dans son exil malgache. Il pratiquait le jeûne. Marié, père de trois enfants, il était devenu prêtre melkite à la fin de sa vie (1950).

Massignon était finalement « inclassable », comme on le dira de Théodore Monod. Mais ce n’est pas seulement cela qui les rapprochait. Ils partageaient une passion commune pour la justice et la même compassion envers les faibles, les opprimés, et même les animaux : « Louis Massignon, le cheikh admirable, était la compassion incarnée, mais, comme Saint François, il n'a guère de disciples." Ils avaient aussi en commun le sens de l’action non-violente, de la manifestation pacifiste – les « sit-in » - et surtout du jeûne militant.

En post-face d’un article que Louis Massignon lui avait demandé à propos de ses « Nuages de Magellan », Théodore Monod écrira : « Louis Massignon n’aura pas lu ces pages, qu’il avait spécialement souhaité de me voir écrire, en ajoutant : « c’est la première fois que je demande à un ami cela » (in litt, 12-VIII-1962). Le 32 octobre, en effet, s’achevait sa carrière terrestre. Je n’ai rien changé au texte qui précède : tel qu’il est, je voudrais qu’il puisse être considéré comme un hommage à celui qui fut, à la fois et, si magnifiquement, un érudit et un voyant, un savant et un prophète, un homme et, peut-être aussi – pourquoi aurait-on peur des mots ? - un saint. En un temps où règne partout la violence, alors que l’humanité, indécise, hésite encore à sortir de la préhistoire, il est bon que des avant-gardes, des éclaireurs, des figures de proues nous devancent, pour affirmer cette compassion à tout ce qui vit » (ibidem), hors de laquelle nos « civilisations » ne sont que des barbaries mal camouflées. »

  Amadou Hampâté Bâ

 « Tu as bien assez étudié le français, il est temps pour toi de devenir un vrai Peul »

Une autre amitié a compté dans l’existence de Théodore Monod, celle de Amadou Hampâté Bâ, disciple du fameux Tierno Bokar, qu’on surnommait le sage de Bandiagara et qui « fut sans doute le dernier grand mystique africain » En 1938, Amadou Hampâté Bâ était un simple fonctionnaire, exilé à Ouagadougou, mais il avait aussi un grand dessein : celui de faire connaître l’enseignement de Tierno Bokar et c’est à cette occasion que Théodore Monod fit sa connaissance, par le truchement d’un manuscrit qu’il voulait lui soumettre. C’est d’ailleurs ainsi que Théodore Monod entra en relation avec Louis Massignon, puisque c’est à ce dernier qu’il confia le manuscrit, sur lequel il voulait un avis autorisé. Ce manuscrit sera publié en 1957, mais dans l’intervalle, Théodore Monod sera entré dans l’intimité du « Sage de Bandiagara » : « C’est une grande joie pour le chercheur sincère et sans doute un des rares motifs qui lui reste de ne pas désespérer entièrement de l’être humain, que de retrouver sans cesse, dans tous les temps, dans tous les pays, chez toutes les races, dans toutes les religions, la preuve de cette affirmation de l’Écriture : « L’Esprit souffle où il veut » (1943)

« Il était musulman et j’étais chrétien, dit Théodore Monod d’Amadou Hampâté Bâ. Mais nos convictions religieuses convergeaient vers la même direction ». Amadou Hampâté Bâ était né en 1900 à Bandiagara, au Mali, dans une famille aristocratique peule. Élevé, en tant que fils de chef, à ce qu’on appelait alors « l’école des otages », dont il s’enfuira, il finit par être envoyé après bien des vicissitudes au Burkina Faso comme humble fonctionnaire. Mais lorsqu’il rentre à Bamako, en 1933, c’est pour une longue retraite spirituelle auprès de Tierno Bokar dont il consigna par écrit l’enseignement ésotérique . Cinq ans plus tard, il en remettra le manuscrit à Théodore Monod qui, en 1942, sauvera Amadou Hampâté Bâ de l’exil, en France cette fois, et peut-être d’un danger plus grand, en le nommant à la section Ethnologie de l’IFAN, à Dakar. Commence alors une carrière universitaire où il s’efforce de recueillir quantité de traditions orales – ce qui constituera son grand ouvrage sur l’Empire peul du Macina. En 1951, il passe un an en France et se lie d’amitié avec Marcel Griaule et Louis Massignon. En 1958, au moment de l’indépendance du Mali, il fonde un Institut de Sciences humaines, et surtout en 1960, il est délégué du Mali auprès de l’UNESCO dont il est élu deux ans plus tard, et pour huit ans, membre du Conseil exécutif. C’est en 1962, à la tribune de l’UNESC0 qu’il aura cette formule souvent rapportée : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Il passera les dernières années de sa vie à écrire – ses romans sont tous disponibles – et à travailler au rapprochement entre l’islam et le christianisme. il meurt en 1990.

Amadou Hampâté Bâ était musulman, membre de la confrérie islamique Tidjaniya et disciple de ce Tierno Bokar à qui Théodore Monod vouait tant d’admiration. Il est vrai que l’enseignement du Sage de Bandiagara ne pouvait que le séduire : « Je ne m’enthousiasme que pour la lutte qui a objet de vaincre en nous nos propres défauts. Cette lutte n’a rien à voir, hélas, avec la guerre que se font les fils d’Adam au nom d’un Dieu qu’ils déclarent aimer beaucoup, mais qu’ils aiment mal, puisqu’ils détruisent une partie de son œuvre », ou encore : «  En vérité, une rencontre des vérités essentielles des diverses croyances qui se partagent la terre pourrait se révéler d’un usage religieux vaste et universel. Peut-être serait-elle plus conforme à l’Unité de Dieu, à l’unité de l’esprit humain et à celle de la Création tout entière ». Mais ce qui bouleversait Théodore Monod était que Tierno Bokar qui avait vécu dans une province reculée du Mali tînt des propos identiques à ceux de certains auteurs chrétiens d’Europe. Il disait alors de ces « rapprochements de l’esprit » qu’ils « confondent l’imagination et démontrent que le progrès moral et spirituel n’est pas l’apanage d’un siècle ou d’une race. »

Pour en revenir à Amadou Hampâté Bâ, sa personnalité le rapproche de celle d’un Massignon ou de Théodore Monod : il était « inclassable » lui aussi : « Je suis, disait-il, à la fois religieux, poète peul, traditionaliste, initié aux sciences secrètes peule et bambara, historien, linguiste, ethnologue, sociologue, théologien, mystique musulman, arithmologue et arithmosophe ». Il portait aussi sur l’influence occidentale au Mali (l’ancien Soudan) et en Afrique en général, un regard très critique, de son point de vue de traditionaliste : « Déjà au temps de la colonisation, commença le travail de sape de l’éducation traditionnelle. On lutta par tous les moyens aussi bien contre les écoles coraniques que contre les ateliers de métiers traditionnels qui, en fait, étaient des centres de transmission de tout un ensemble de connaissances, aussi bien techniques et scientifiques que symboliques et culturelles, voire métaphysiques ». Sans doute sa fréquentation a-t-elle permis à Théodore Monod de prendre conscience très tôt de ce problème fondamental : « Il n’y avait pas, comme dans notre société moderne, le sacré d’un côté et le profane de l’autre. Tout était lié, parce que tout reposait sur le sentiment profond de l’unité de la vie, de l’unité de toutes choses au sein d’un univers sacral où tout était interdépendant et solidaire. »

Traditionaliste, Amadou Hampâté Bâ affirmait aussi: « On se condamne à ne rien comprendre à l’Afrique traditionnelle si on l’envisage à partir d’un point de vue profane. » Cette réflexion pose un autre problème qui est celui de la compréhension mutuelle entre les cultures et les religions et, par conséquent, du dialogue ou de l’absence de dialogue entre elles. La connaissance de l’autre implique, en effet, d’adopter le point de vue de l’autre, - c’est ce qu’on appelle « le décentrement mental » -, de le connaître tel que lui-même se connaît, ou, en d’autres termes, de se rapprocher de lui, non en soi-même, mais en lui, faute de quoi on ne le comprend qu’à travers soi-même, ce qui est la pire manière de dialoguer. Ce qui est vrai pour le dialogue entre les cultures, l’est également pour la rencontre entre les religions. Mais elle implique en plus un respect mutuel qui est plutôt une sympathie au sens étymologique du terme. Elle implique un certain regard porté sur l’autre que Amadou Hampâté Bâ définissait ainsi, à la suite de Tierno Bokar : « Ce qu’il faudrait, c’est toujours concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité, et non pas dire : « Toute la vérité est à moi, à mon pays, à ma race, à ma religion ! » Non ! La vérité ne peut être nulle part entière. On ne peut pas la saisir, parce que la Vérité, c’est Dieu ». On ne peut douter que Théodore Monod a pratiqué le « décentrement mental » pour entrer en dialogue avec les autres cultures – par exemple, avec ces nomades à qui il portait beaucoup d’admiration – et avec les autres religions. Mais c’est surtout qu’il estimait que, indubitablement, le dialogue entre les hommes, à la hauteur de leur humanité, ou entre les religions, tel qu’il devrait être, est d’abord un dialogue du cœur et de l’Esprit.

Albert Schweitzer

 « Il faut nous familiariser avec cette idée que nous sommes solidaires de tout ce qui vit. »

  Dans ses entretiens, Théodore Monod mentionne un certain nombre de personnalités du 20ème siècle
  qui ont marqué ses années d’apprentissage, comme Gandhi ou Teilhard de Chardin, plus tard. 
  Mais c’est assurément à Albert Schweitzer qu’il doit le plus. Il l’avait rencontré à Dakar et bien sûr
  connaissait ses ouvrages. Il en admirait la vie – « reconnaissons-lui le mérite d’avoir inventé le
  concept génial d’hôpital dans lequel le malade vit entouré de sa famille », - le sens de l’engagement pour
  autrui et surtout la philosophie et l’éthique qui feront de lui un maître à penser de toute une
  génération. Schweitzer parle, en effet, de « respect de la vie » ou de « révérence devant la vie »,
  selon une traduction qui satisfait mieux Théodore Monod, - le mot « respect » est très banal et n’introduit
  pas la notion de compassion. Quoi qu’il en soit, par cette formule, Schweitzer a « cristallisé l’idée selon
  laquelle l’éthique ne doit pas uniquement régir les relations entre les hommes, mais aussi s’étendre à
  l’ensemble des êtres vivants. » Et c’est précisément cela qui avait forcé l’admiration de Théodore Monod :  « Ce n’est pas le polythéisme, ni le panthéisme, mais c’est la reconnaissance que la vie est un phénomène tellement inattendu et prodigieux qu’elle mérite bien d’être saluée avec des termes à la hauteur. » Mais aussi Théodore Monod fait remarquer que « ce principe n’est nouveau qu’en Occident chrétien où l’on a totalement négligé les devoirs de l’homme à l’égard de l’animal », et c’est pourquoi la formule de Schweitzer lui parut comme une promesse, une révolution à venir – « une nouvelle morale » pour l’Occident chrétien.

Un certain 30 avril 1960

             « Il m’est arrivé pendant la guerre d’Algérie de faire un voyage dans un car de police ». C’est ces termes que Théodore Monod évoquait la manifestation « non-violente » qui eut lieu à Vincennes, le 30 avril 1960. Personnellement, j’ai tellement lu et entendu de témoignages à propos de cette journée que j’ai l’impression de l’avoir vécue. De quoi s’agit-il ? L’initiative de la protestation venait de Lanza del Vasto, l’auteur du Pèlerinage aux sources, le fondateur de la Communauté de l’Arche, et de Joseph Pyronnet, fondateur de l’Action civique non-violente. Il s’agissait pour les membres de l’Arche de manifester contre les camps d’internement de suspects nord-africains. Plusieurs centaines de personnes s’étaient jointes à eux et parmi lesquels des personnalités comme Louis Massignon, Jean-Marie Domenach, le directeur de la revue Esprit, le Père Régamey, le pasteur Roser, Germaine Tillon, - la dernière survivante - et Théodore Monod. En proximité du Bois de Vincennesles manifestants sont arrêtés et sommés de se disperser. C’est alors qu’ils s’assoient par terre et gardent tous le silence. Des ordres sont donnés pour les obliger à monter dans les cars de police. Mais aucun ne bouge ni ne parle. Il fallut saisir les manifestants un à un et comme parmi les manifestants il y avait des prêtres, des religieux en robe de bure, des messieurs qui portaient la légion d’honneur, des dames d’un certain âge, il y  eut quelques flottements dans les rangs de la police. L’opération dura près de deux heures. Théodore Monod fut lui aussi embarqué : « J’étais bien entouré, puisque j’avais Lanza del Vasto à ma droite et Louis Massignon à ma gauche » [9]. Certains  manifestants furent ensuite conduits au cimetière de Bagnolet sur la tombe d’un agent de police qui avait été tué par un Algérien : « Nous n’étions pas responsables de cet assassinat bien sûr. Et alors Jo Pyronnet, qui était avec nous également, s’est mis à genoux et a récité le Notre Père en notre nom à tous, pour manifester notre protestation à tous contre ce meurtre puisque nous sommes par principe opposés à toute forme de violence. »

            Théodore Monod était non-violent, parce qu’il pensait que « le non-violence est une conquête » et que « c’est dans cette direction-là que l’espèce humaine doit s’orienter si elle veut survivre ». Il était aussi pacifiste et antimilitariste. C’est ainsi qu’il soutiendra dans les années 60 l’action de l’anarchiste Louis Lecoin en faveur de l’objection de conscience – statut qui sera finalement accordé et dont bénéficiera son fils Ambroise.

 

Le manifeste des 121

             Le 6 septembre 1960, des écrivains, des universitaires et des artistes rendent publique une Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 ». Parmi les signataires : Théodore Monod. Le retentissement de cette déclaration sera immense, - sur le principe, elle remettait en cause le pouvoir de l’armée, - dans les termes, elle était abrupte : « Qu’est-ce que le civisme, lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ? N’y a-t-il pas de cas où le refus est un devoir sacré, où la « trahison » signifie le respect courageux du vrai ? Et lorsque, par la volonté de ceux qui l’utilisent comme instrument de domination raciste ou idéologique, l’armée s’affirme en état de révolte ouverte ou latente contre les institutions démocratiques, la révolte contre l’armée ne prend-elle pas un sens nouveau ? »

La signature de cette déclaration vaudra à Théodore Monod des mesures disciplinaires, « quelques ennuis administratifs », selon son expression. Il lui fut interdit d’exercer ses fonctions de directeur de l’IFAN, du moins un certain temps. Mais ces mesures lui feront dire : « Bien que fonctionnaire, je persiste, à tort ou à raison, à me considérer comme un homme libre ; d’ailleurs si j’ai vendu à l’Etat une certaine part de mon activité cérébrale, je ne lui ai livré ni mon cœur, ni mon âme… »

Jeûner

             Théodore Monod était végétarien [10] et ne consommait pas d’alcool. Mais aussi il jeûnait chaque vendredi, exactement du jeudi soir au vendredi soir, « un jeûne total, sans nourriture solide ni liquide ». Il me disait : « A Paris, l’hiver, cela n’exige pas d’effort particulier, par contre, l’été, à Khartoum… » C’était une habitude qu’il avait prise durant la guerre d’Algérie et il la tenait de Louis Massignon qui avait lui-même une longue pratique du jeûne, du jeûne spirituel et militant : pour la Justice et pour la Paix. « La guerre d’Algérie s’est terminée, Louis Massignon est mort, mais j’ai continué. Peut-être en sa mémoire. Le jeûne est une manière de rappeler certaines choses. » Pourquoi jeûne-t-on, en effet, si ce n’est pour rappeler une parole de vérité. Mais, de manière plus simple, le jeûne constitue pour Théodore Monod un « exercice favorable », selon ses termes, à la vie physique et à la vie spirituelle, « car après tout c’est une petite victoire, un petit signe que l’esprit est encore le patron à l’intérieur de l’organisme. »

 

Taverny

             Chaque année, en plein été, la presse française aura consacré un entrefilet à la manifestation pacifique d’une poignée de militants non-violents, à laquelle s’associait Théodore Monod, devant la base militaire de Taverny où se trouve le commandement des forces stratégiques françaises. L’occasion pour lui d’un jeûne de protestation de quatre jours, en mémoire du 6 août 1945, date anniversaire de l’explosion de la première bombe atomique à Hiroshima, et aussi de déclarations souvent rapportées par les journalistes, comme, par exemple, au mois d’août 1999 : "Il est temps de penser à l'avenir de l'homme. Rien qu'en France, avec l'argent du nucléaire, on aurait pu loger tous les sans-abris. L'arme nucléaire, c'est la fin acceptée de l'humanité" [11]. Il va de soi que Théodore Monod ne s’illusionnait pas sur la portée de cet acte : « Ce ne sont évidemment pas les quinze ou vingt pacifistes qui jeûnent chaque année à Taverny qui vont modifier en quoi que ce soit l’attitude des crocodiles qui nous gouvernent » Mais il ajoutait aussi : « Je prétends toujours que le peu qu’on peut faire, le très peu qu’on peut faire, il faut le faire, pour l’honneur, mais sans illusion ».

Je voudrais rajouter ici deux souvenirs personnels. Le premier est un ouvrage que Théodore Monod m’avait montré un jour, un livre de photographies terrifiantes prises à Nagasaki et à Hiroshima, un ouvrage au tirage confidentiel [12], naturellement, et il me dit alors : « Voilà ce qu’il faudrait diffuser dans les écoles ». Le second, ce sont ces enveloppes qu’ils utilisaient pour sa correspondance. Elles portent une flamme un peu particulière que je voudrais vous décrire. Il y a d’abord une file de quatre primates, des gorilles – qui portent dans leurs mains, successivement une massue, une arbalète, un fusil mitrailleur et une bombe atomique –, ils sont surmontés d’une mention : « sortons de la préhistoire… ». A leur droite le célèbre symbole de la Paix des années 60, « le symbole des non-violents », disait-il, et encore à droite un jeune garçon qui porte une grande fleur à la main et ces mots : « AGISSONS pour le désarmement, la paix et la liberté. »

 

 

La communauté des Veilleurs

 La devise des Veilleurs est « Joie, Simplicité, Miséricorde »

            La communauté des Veilleurs est une sorte de « Tiers-Ordre » protestant, qui a été fondée, en 1922, par Wilfred Monod, le père de Théodore, après que ce dernier lui eut adressé un mémoire sur l’orientation qu’il souhaitait donner à sa vie intérieure. Théodore Monod avait 20 ans, et sa principale règle consistait dans la récitation quotidienne des Béatitudes, « vers le milieu de la journée ». Cette communauté – qui existe toujours, avec d’ailleurs la même règle – est fondamentalement « une association chrétienne, et de « Veilleurs », qui se proposent de mettre leur conduite journalière en harmonie avec l’esprit des Béatitudes : esprit de Joie, de Simplicité, de Miséricorde. » Elle est donc centrée sur « l’obéissance volontaire à l’enseignement du Sermon sur la montagne », - « texte redoutable, reconnaît Théodore Monod, révolutionnaire, car si on imaginait que ce texte soit mis en pratique, le monde changerait du jour au lendemain ». Les « Veilleurs », enfin, selon les Principes constitutifs de la communauté, « n’organisent pas une œuvre nouvelle. Ils sont émus par la dramatique déchéance de la chrétienté actuelle (…). Ils veulent donc « veiller et prier », selon l’ordre du Maître, et rester ainsi en état d’alerte spirituelle et de vraie disponibilité pour servir, en s’efforçant de se maintenir dans l’Amour de leur Seigneur » 

                                                                                      La lumière des animaux

             En 1948, paraissait à Dakar un mystérieux opuscule, anonyme, édité par la Société protectrice des animaux pour l’A.O.F. : « La lumière des animaux ». Ce texte étrange est intéressant à plus d’un titre. D’abord, tout laisse à penser que l’auteur est musulman, puisqu’il est placé sous l’autorité de la formule coranique, « Au nom de Dieu le Compatissant, le Miséricordieux », mais dès le premier paragraphe on y lit une citation de Saint Paul, désigné comme « l’un des plus grands apôtres du prophète Sidna Issa ould Meryam » ! De même si les extraits du saint Coran et de la Sunna sont fréquents, on note également quelques lignes des Béatitudes et même un long passage de l’Ancien Testament (Isaïe). L’auteur de cet opuscule serait donc un lettré musulman, fort averti des écritures testamentaires et vétéro-testamentaires, - à moins qu’il ne s’agisse d’un écrivain chrétien bon connaisseur de l’Islam et qui aurait choisi ce subterfuge pour faire passer un message sur la compassion à l’égard des animaux que ses coreligionnaires entendent avec difficulté : « Nul ne l’ignore, affirmait Théodore Monod en 1984, la théologie chrétienne n’a jamais encore accepté de prendre en compte le problème de la souffrance animale ». Or, le sujet de cet article est précisément la compassion envers les animaux : « Alors que nous devrions mettre au service de l’animal les dons que nous avons reçus, du cœur ou de l’intelligence, le respecter, le protéger, le soigner, bref le considérer comme une créature de Dieu, que faisons-nous ? Ne sommes-nous pas trop souvent pour lui un ennemi cruel, un maître impitoyable ? »

            Quand on sait que Théodore Monod pratiquait la lecture des Béatitudes et qu’Isaïe était un de ses prophètes préférés, on est bien prêt de penser qu’il est l’auteur « musulman » de l’opuscule. De plus, il est fait mention d’anecdotes tirées de la vie de Tierno Bokar qu’il admire infiniment. Les derniers doutes seront levés, enfin, avec cette simple remarque, qui est une signature : « Il y a même des Nasara (autrement dit des chrétiens) qui, par principe, ont renoncé à l’usage de la viande ».

            C’est Théodore Monod lui-même qui m’a donné à lire cet opuscule, un jour que nous évoquions Louis Massignon – lequel partageait avec lui cette même compassion envers les animaux et toutes les créatures de Dieu – en me disant : "J'avais cité un jour à Louis Massignon le cri bouleversant d'une grande sainte, en l'appliquant aux animaux : "Qui leur rendra leurs larmes?" Notre ami me répond aussitôt : "Je suis profondément avec vous dans cette compassion pour tout ce qui vit... Je crois comme vous, qu'une réparation de justice est due à ces "âmes mortelles", qui les immortalisera. Contrairement au cartésien géométriquement cruel, je ne pense pas que la gazelle qui, forcée à la course, s'agenouille et pleure, soit insensible. A elle aussi, je crois qu'on "rendra des larmes". Je me souviens de ma dernière chasse : vexé d'avoir raté quelques proies, je visai et tuai une alouette, et sa chute me déchire encore le cœur..."

            Il faut reconnaître également que l’Eglise catholique progresse dans cette voie où un Massignon, un Monod ont été des précurseurs. Une avancée certes encore modeste, mais qui s’est exprimée dernièrement par une réflexion de la théologienne belge Marie Hendrickx : « Pour une relation plus juste envers les animaux » (16 janvier 2001). Bien sur, il n’est pas encore question de « compassion envers les animaux », mais déjà la légitimité de la tauromachie, de la vivisection, voire certaines méthodes d’élevage sont mises en question. Cela aurait certainement réjoui Théodore Monod.

Quoi qu’il en soit, cet opuscule, pour marginal qu’il soit dans la production scientifique et intellectuelle de son auteur, est très révélateur de la spiritualité de Théodore Monod qui va de l’homme au désert, en passant par le vivant, ici l’animal et la souffrance de l’animal : « Nous devons apprendre à respecter la vie sous toutes ses formes ; il ne faut détruire sans raison aucune de ces herbes, aucune de ces fleurs, aucun de ces animaux qui sont tous, eux aussi, des créatures de Dieu. » On se risquera à dire que là est tout le dépôt que Théodore Monod a laissé aux générations à venir, avec son amour du désert.

 

Le désert

 « Le désert en tant que tel est très émouvant. On ne peut rester insensible à la beauté du désert. Le désert est beau parce qu’il est propre et ne ment pas. Sa netteté est extraordinaire. On est jamais sale au désert. (…) Le désert est presque impudique, le sol ne s’y montre recouvert d’aucun couvercle végétal. Il montre son anatomie avec une impudeur prodigieuse (…) Le désert appartient à ces paysages capables de faire naître en nous certaines interrogations »

 « Dans le désert, on marche souvent droit, car il n’y a rien à contourner »

 « A certains égards, la vie désertique est une libération. Il y a quelque chose d’exaltant à vivre de la sorte »

 « Je dis souvent « au désert on ne décide pas, on obtempère »

 

            Les mots de Théodore Monod à propos du désert sont aussi nombreux que le sable des étendues sahariennes où il a si longtemps voyagé. Pourtant, lui-même conteste l’image exclusive que cette passion du désert a donné de lui à ses contemporains  : « Pour nombre d’individus, c’est vrai, je suis simplement le vieux monsieur qui se promène dans les dunes. Ils imaginent que j’ai passé soixante-dix ans à me balader dans le désert. J’y allais de loin en loin, avec beaucoup d’intérêt et de plaisir, mais j’ai fait beaucoup d’autres choses au cours de mon existence. » Ce qui est exact, et pourtant s’il est un trait de la vie de Théodore Monod qu’il faut retenir, ne serait-ce que pour le message qu’il comporte, c’est celui d’un homme qui n’a cessé de marcher.

                                                                                                                              Marcher

             Théodore Monod est de la race des grands voyageurs de ce siècle qui tous ont été des marcheurs, y compris un Henry de Monfreid qui est plus connu pour ses aventures marines en Mer Rouge, et qui fut surtout un aventurier, mais il partageait avec lui la même ascèse de vie, le même mépris des conventions, une même longévité (Monfreid est mort à 94 ans) et ils avaient un ami commun : Teilhard de Chardin. On ne peut manquer d’évoquer aussi l’Anglais Wilfred Thesiger, sans doute plus explorateur que scientifique, mais dont la discipline de vie évoque celle de Théodore – il est le dernier survivant de cette génération et mène l’existence des nomades soudanais, à quelque 90 ans. On pense aussi à un autre protestant, certes spécialiste de régions désertiques qui ne sont pas sahariennes, même s’il a commencé sa carrière au Sahara, mais un scientifique, lui, dont les préoccupations intellectuelles et philosophiques sont bien proches de celles de Théodore Monod : Jean Malaurie. On pense, enfin, à l’écrivain Bruce Chatwin, cet autre marcheur, ce nomade, mort en 1989, qui avait adopté ce mode de vie, si l’on peut s’exprimer ainsi, et qui écrivait : « Le mieux est de marcher. Nous devrions suivre le poète chinois Li Bo dans les "difficultés du voyage et les nombreux embranchements du chemin". Car la vie est une traversée du désert."

            Tous ces hommes, ces marcheurs – et même Michel Vieuchange, dans sa brève et tragique épopée – tirent de leur expérience une conclusion identique : le monde, c’est-à-dire le monde des sédentaires, ce qu’on nomme généralement la civilisation, ne pourra survivre que s’il emprunte aux nomades une certaine manière de vivre, qui est faite de simplicité et d’endurance, parfois d’ascèse. Or, Théodore Monod, comme Wilfred Thesiger, qui sont d’extraordinaires connaisseurs du désert et des peuples qui y vivent étaient parvenus à la même constatation douloureuse : ce monde des nomades est en train de disparaître :

« Le phénomène du nomadisme, en général, est actuellement soumis à des menaces qui viennent de plusieurs côtés à la fois. Le nomadisme, en principe, est l’adaptation d’une population déterminée à la vie dans un milieu particulier, et je pense là au milieu saharien, naturellement.

La continuité du nomadisme et tout ce que cela représente, évidemment –car le nomadisme saharien n’est pas seulement une technique d’élevage, mais aussi une culture traditionnelle avec une littérature, elle est orale bien sûr, mais elle existe, un art, il est un peu géométrique, mais c’est un art aussi -, la continuité de ce nomadisme est en danger. Il faut dire les choses comme elles sont. Le nomade a toujours été – ce n’est pas un problème nouveau – mal vu des administrations centrale, et des gouvernements sédentaires, parce que le nomade est un homme libre et qu’un homme libre est difficilement tolérable pour les bureaux »

Le beau pays ou le désert en vérité

            Théodore Monod a donc quitté son désert, son « beau pays », le 22 novembre 2000, et il nous a quittés. Après sa mort, j’ai reçu quantité de messages électroniques d’amoureux du désert, de pacifistes, d’écologistes qui exprimaient tous le même sentiment d’une page qui se tournait avec sa disparition. C’est ce même sentiment que Théodore Monod éprouvait en évoquant il y a quelque 10 ans la fin des méharées sahariennes et, pour conclure sur cette vie exemplaire qui marque la fin d’un monde, je lui emprunterai donc, non sans une « secrète mélancolie », ses propres mots à propos du désert :

 "Au fond, j'aurai été l'un des derniers voyageurs sahariens de la période chamelière. Une secrète mélancolie s'attache aux choses qui meurent, quand on les a beaucoup aimées. Bien sûr, il faut savoir refermer les parenthèses, accepter de se voir relayé, savoir, sur la pointe des pieds, discrètement, disparaître dans la coulisse.

L'exploration méhariste, école de fortitude et d'endurance, a donné, je crois, ce qu'elle pouvait donner. Elle s'est achevée sur quelques performances hauturières que personne sans doute ne reproduira. Son rôle, sans disparaître tout à fait, va perdre l'essentiel de son importance avec l'irruption au désert de techniques nouvelles d'investigation et, surtout, de circulation.

Il faut savoir, bien sûr, à la fin du chapitre, tourner la page et nous la tournerons. Nous n'en conserverons pas moins, nous les Sahariens d'hier, quand notre désert sentira le pétrole, l'ardente et presque douloureuse nostalgie de celui qu'embaumaient les chatons d'or des mimosas, de celui qui arrachait à un Bédouin, perdu au cœur de cette effroyable immensité sans puits, mais devant l'aimable vert-bleu de quelques touffes de hâd sur un sable orangé, ces mots : "trab mounek" ... "ah! le beau pays!"

   Au revoir, Monsieur Monod

Jean Moncelon

 

 

 

 

Commentaires (1)

Jubba  -  Sur : THEODORE MONOD
  • 1. Jubba - Sur : THEODORE MONOD | vendredi, 22 Août 2014

Dés le début de la lecture qui décrit l'homme optant pour l'austérité,le souvenir d'un autre
grand homme m'est apparu c'est celui de Djamel Eddine Afghani .
Chacun son idéal,chacun ses convictions mais tous deux ont parcouru de longues distances pour parvenir à leurs fins,ont-ils réussi leurs missions seuls eux auraient répondu avec justesse à cette question.
Ce qui importe est la conviction intime,c'est elle qui produit le carburant qui anime ces
hommes et les fait toujours avancer ,c'est ainsi que l'on devient hors du commun!

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